J'aime pas la poésie

Les Poésies

 

D’un fruit qu’on laisse pourrir à terre, il peut encore sortir un nouvel arbre.
De cet arbre, des fruits nouveaux par centaines.
Mais si le poème est un fruit, le poète n’est pas un arbre.
Il vous demande de prendre ses paroles et de les manger sur-le-champ.
Car il ne peut, à lui tout seul, produire son fruit. Il faut être deux pour écrire un poème.
Celui qui parle est le père, celui qui écoute est la mère, le poème est leur enfant.
Le poème qui n’est pas écouté est une semence perdue.
Ou encore : celui qui parle est la mère, le poème est l’œuf et celui qui écoute est fécondateur de l’œuf.
Le poème qui n’est pas écouté devient un œuf pourri.

Extraits des paroles du poète de René Daumal



Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les couleurs sont plus pures.
Plutôt que cette heure toujours couverte, que ces terribles voitures de flammes froides, que ces pierres blettes, plutôt ce cœur à cran d’arrêt, que cette mare aux murmures, et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l’air et dans la terre, que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de la vanité totale.
Plutôt la vie, plutôt la vie avec ses draps conjuratoires, ses cicatrices d’évasion.
Plutôt la vie, plutôt cette rosace sur ma tombe, la vie de la présence, rien que de la présence, où une voix dit « es-tu là ? » où une autre répond « es-tu là ? ».
Je n’y suis plus guère hélas. Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons mourir, plutôt la vie, plutôt la vie, enfance vénérable.
Le ruban qui part d’un fakir ressemble à la glissière du monde.
Le soleil a beau n’être qu’une épave pour peu que le corps de la femme lui ressemble, tu songes en contemplant la trajectoire tout du long, ou seulement en fermant les yeux sur l’orage adorable qui a nom ta main.
Plutôt la vie, plutôt la vie que ces salons d’attente lorsqu’on sait qu’on ne sera jamais introduit.
Plutôt la vie que ces établissements thermaux où le service est fait par des colliers.
Plutôt la vie défavorable et longue quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux.
Et quand là-bas il ferait meilleur il ferait libre oui, plutôt la vie, plutôt la vie comme fond de dédain, à cette tête suffisamment belle comme l’antidote de cette perfection qu’elle appelle et qu’elle craint.
La vie comme le fard de Dieu, la vie comme un passeport vierge.
Une petite ville comme Pont-à-Mousson. Et comme tout s’est déjà dit, plutôt la vie.

Plutôt la vie ; André breton

 

Quand tu aimes, il faut partir. Quitte ta femme, quitte ton enfant, quitte ton ami, quitte ton amie, quitte ton amante , quitte ton amant.
Quand tu aimes, il faut partir. Le monde est plein de nègres et de négresse, des femmes des hommes, des hommes des femmes. Regarde les beaux magasins, ce fiacre, cet homme, cette femme, ce fiacre. Et toutes les belles marchandises. Il y a l’air il y a le vent, les montagnes, l’eau, le ciel, la terre. Les enfants, les animaux, les plantes et le charbon de terre.
Apprends à vendre, à acheter, à revendre. Donne, prends, donne, prends.
Quand tu aimes, il faut savoir chanter, courir, manger, boire, siffler et apprendre à travailler.
Quand tu aimes, il faut partir. Ne larmoie pas en souriant, ne te niche pas entre deux seins.
Respire, marche, pars, va t-en. Je prends mon bain et je regarde. Le monde entier est toujours là. La vie pleine de choses surprenantes. Je sors de la pharmacie, je descends juste de la bascule : je pèse mes 80 kilos.
Je t’aime

Tu es pus belle que le ciel et la mer ; Blaise Cendrars

 

Madame rêve d’atomiseurs et de cylindres si longs qu’ils sont les seuls qui la remplissent de bonheur. Madame rêve d’artifices, des formes oblongues et de totems qui la punissent. Rêve d’archipels, de vagues perpétuelles, sismiques et sensuelles.
D’un amour qui la flingue, d’une fusée qui l’épingle au ciel, au ciel, on est loin des amours de loin, on est loin des amours de loin. On est loin.
Madame rêve ad libitum, comme si c’était tout comme dans les prières qui emprisonnent et vous libèrent.
Madame rêve d’apesanteur, des heures, des heures de voltige à plusieurs, rêve de fougères, de foudres et de guerres, à faire et à refaire.
D’un amour qui la flingue, d’une fusée qui l’épingle au ciel, au ciel.
On est loin des amours de loin, on est loin des amours de loin. On est loin.
Madame rêve au ciel. Madame rêve au ciel.
Madame rêve.

Madame Rêve ; Pierre Grillet


Ma femme à la chevelure de feu de bois, aux pensées d’éclairs de chaleur, à la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquets d’étoiles de dernière grandeur
Ma femme aux seins de taupinière marine. Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée. Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul. Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque
Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens. Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes. Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane. Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison.
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau, de niveau d’air, de terre et de feu.


Extrait de Ma femme ; André Breton

 

Tu ne me touches pas. Tu ne me touches pas. Il y a 2000 ans, tu as caressé ma hanche.
Il y a 2000 ans, entre mes cuisses, tu as caressé le Dalaï-Lama, petit enfant rouge à la voix grelottante. Non, ne bouge pas. Engraissons le silence.

Extrait de l’aveugle plus que vêtue de René de Obaldia

 

Il était un grand nombre de fois un homme qui aimait une femme
Il était un grand nombre de fois une femme qui aimait un homme
Il était un grand nombre de fois une femme et un homme qui n’aimaient pas celui et celle qui les aimaient. Il était une fois, une seule fois peut-être, une femme et un homme qui s’aimaient

Conte de fée de Robert Desnos

 

Que les laides me pardonnent mais la beauté est fondamentale. Il faut dans tout cela qu’il y ait quelque chose d’une fleur, quelque chose d’une danse, quelque chose de haute couture dans tout cela, ou alors que la femme se socialise élégamment en bleu comme dans la République Populaire Chinoise
Il n’y a point de moyen terme. Il faut que tout soit beau. Il faut que tout à coup on est l’impression de voir une aigrette à peine posée et qu’un visage acquière de temps en temps cette couleur que l’on ne rencontre qu’à la troisième minute de l’aurore Il faut que tout cela soit sans être, mais que cela se reflète et s’épanouisse dans le regard des hommes. Il faut, il faut absolument que tout soit beau et inespéré. Il faut que des paupières closes rappellent un vers d’Eluard, et que l’on caresse sur les bras quelque chose au-delà de la chair ; et qu’au toucher il soit comme l’ambre du crépuscule
Ah, laissez-moi vous dire qu’il faut que la femme qui est là , comme la corolle devant soit belle, ou qu’elle ait au moins un visage qui rappelle un temple ; et qu’elle soit légère comme un reste de nuage : mais que ce soit un nuage avec des yeux et des fesses. Les fesses, c’est très important
Les yeux, inutile d’en parler, qu’ils regardent avec une certaine malice innocente. Une bouche fraîche, jamais humide, mobile, éveillée, et aussi d’une extrême pertinence. Il faut que les extrémités soient maigres, que certains os pointent, surtout la rotule, encroisant les jambes et les pointes pelviennes lors de l’enlacement d’une taille mobile. Très grave toutefois est le problème des salières : une femme sans salières est comme une rivière sans ponts
Il est indispensable qu’il y ait une hypothèse de petit ventre, et qu’ensuite, la femme s’élève en calice et que ses seins soient une expression gréco-romaine plus que gothique ou baroque et qu’ils puissent illuminer l’obscurité avec une force d’au moins cinq bougies.
Il faut absolument que le crâne et la colonne vertébrale soient légèrement visibles…et qu’il existe une grande étendue dorsale !
Que les membres se terminent comme des hampes, mais qu’il y ait un certain volume de cuisses, qu’elles soient lisses, lisses comme des pétales et couvertes du duvet le plus doux, cependant sensible à la caresse en sens contraire.
Les longs cous sans nul doute sont préférables de manière à ce que la tête donne parfois l’impression de n’avoir rien à voir avec le corps et que la femme ne rappelle pas les fleurs sans mystère
Les pieds et les mains doivent contenir des éléments gothiques discrets.
La peau doit être fraîche aux mains, aux bras, dans le dos et au visage mais les concavités et les creux ne doivent jamais avoir une température inférieure à 37° centigrades, capables éventuellement de provoquer des brûlures du 1er degré
Les yeux, qu’ils soient de préférence grands et d’une rotation au moins aussi lente que celle de la terre ; qu’ils se placent toujours au-delà d’un mur invisible de passion qu’il est nécessaire de dépasser. Que la femme en principe soit grande, ou si elle est petite, qu’elle ait l’altitude mentale des hautes cimes.
Ah, que la femme donne toujours l’impression que si ses yeux se ferment, en les ouvrant elle ne serait plus présente avec son sourire et ses intrigues. Qu’elle surgisse qu’elle ne vienne pas. Qu’elle parte, qu’elle ne s’en aille pas
Et qu’elle possède un certain pouvoir de rester muette subitement, et de nous faire boire le fiel du doute. Oh, surtout, qu’elle ne perde jamais, peu importe dans quel monde, peu importe dans quelles circonstances, son infinie volubilité d’oiseau, et que caressée au fond d’elle-même, elle se transforme en fauve sans perdre sa grâce s’oiseau et qu’elle répande toujours l’impossible parfum et qu’elle distille toujours le miel enivrant ; et qu’elle chante toujours le chant inaudible de sa combustion et qu’elle ne cesse jamais d’être l’éternelle danseuse de l’éphémère, et dans son incalculable imperfection, qu’elle constitue la chose la plus belle et la plus parfaite de l’innombrable création.

Recette de femme de Vinicius de Moraes

 

Au sein même des voluptés, il accuse encore la fortune. Il adore trente beautés et n’en saurait aimer aucune : toujours un secret repentir se mêle à sa plus douce ivresse. Il ne peut goûter un plaisir, sans regretter celui qu’il laisse. De succès, il est altéré, le succès ne peut lui suffire : le bonheur qu’il a désiré n’est jamais ce qu’il désire. De tout il veut, il croit jouir. Mais pour lui, malgré l’apparence, le soir n’a point de souvenir, le matin n’a pas d’espérance. A peine il sort de son printemps, son cœur a fourni sa carrière. Il dépense en quelques instants le bonheur de sa vie entière. A trente ans, maudissant le sort, victime d’un fatal système, pour tout le monde jeune encore, l’inconstant est vieux pour lui-même

L’inconstant de Salm Dyck

 

Maudit soit le père de l’épouse du forgeron qui forgea le fer de la cognée avec laquelle le bûcheron abattit le chêne dans lequel on sculpta le lit où fut engendré l’arrière-grand-père de l’homme qui conduisit la voiture dans laquelle ta mère rencontra ton père !

A colombe de l’arche d’Alphonse allais

 

Il y a un moment précis dans le temps où l’homme atteint le milieu exact de sa vie, un fragment de seconde, une fugitive parcelle de temps plus rapide qu’un regard, plus rapide que le sommet des pâmoisons amoureuses, plus rapide que le lumière. Et l’homme est sensible à ce moment. De longues avenues entre des frondaisons s’allongent vers la tour où sommeille une dame dont la beauté résiste aux baisers, aux saisons, comme une étoile aux vents, comme un rocher aux lames. Une bateau frémissant s’enfonce et gueule. Au sommet d’un arbre claque un drapeau. Une femme bien peignée, mais dont les bas tombent sur les souliers apparaît au coin d’une rue, exaltée, frémissante, protégeant de sa main une lampe surannée qui fume. Et encore un débardeur ivre chante au coin d’un pont. Et encore une amante mord les lèvres de son amant. Et encore un pétale de rose tombe sur un lit vide. Et encore trois pendules sonnent la même heure à quelques minutes d’intervalle. Et encore un homme qui passe dans une rue se retourne parce que l’on a crié son prénom ; mais ce n’est pas lui que cette femme appelle. Et encore ce ministre en grande tenue, désagréablement gêné par le pan de sa chemise coincé entre son pantalon et son caleçon, inaugure un orphelinat. Et encre d’un camion lancé à toute vitesse dans les rues vides de la nuit tombe une tomate merveilleuse qui roule dans le ruisseau, et qui sera balayée plus tard. Et encore un incendie s’allume au sixième étage d’une maison qui flambe au cœur de la ville silencieuse et indifférente. Et encore un homme entend une chanson oubliée depuis longtemps, et l’oubliera de nouveau. Et encore maintes choses, maintes autres choses que l’homme voit à l’instant précis du milieu de sa vie, maintes autres choses se déroulent longuement dans le plus court des courts instants de la terre. Il pressent le mystère de cette seconde, de ce fragment de seconde, mais il dit : « chassons ces idées noires » et il chasse ces idées noires. Et que pourrait-il dire, et que pourrait-il faire de mieux ?

Mi-route de Robert Desnos

 

je suis morte parce que je n’ai pas de désir. Je n’ai pas de désir parce que je crois posséder. Je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner. Essayant de donner, on voit qu’on n’a rien. Voyant qu’on n’a rien, on essaie de se donner. Essayant de se donner, on voit qu’on n’est rien. Voyant qu’on n’est rien, on désire devenir. Désirant devenir, on vit.

René Daumal

 

Monsieur met ses chaussures, Monsieur les lui retire
Monsieur met sa culotte Monsieur la lui déchire
Monsieur met sa chemise Monsieur met ses bretelles Monsieur met son veston Monsieur met ses chaussures ; au fur et à mesure, Monsieur les fait valser

Quand Monsieur se promène, Monsieur reste au logis
Quand Monsieur est ici, Monsieur n’est jamais là
Quand Monsieur fait l’amour, Monsieur fait pénitence
S’il prononce un discours, il garde le silence

S’il part pour la forêt, c’est qu’il s’installe en ville
Lorsqu’il reste tranquille, c’est qu’il est inquiet
Il dort quand il s’éveille, il pleure quand il rit
Au lever du soleil voici venir la nuit

Vrai ! C’est vertigineux de le voir coup sur coup tantôt seul tantôt deux
Levé couché levé debout assis debout !
Il ôte son chapeau, il remet son chapeau, chapeau, pas de chapeau, pas de chapeau, chapeau
Et jamais de repos

Les difficultés essentielles de Jean Tardieu

 

Après tant de rappels frénétiques, Virginia, l’incomparable pianiste, demeura perplexe. Le public réclamait encore, il trépignait. Alors lui vint une idée : elle ôta délibérément sa robe et se remit au piano
Ah ! jouer du Fauré en petite chemise. Jamais elle n’avait atteint cette finesse de touche, cette légèreté…Quel délire dans la salle !
Non, non, ce n’était pas assez. Alors elle ôta sa petite chemise, son corset et ses bas, et se remit au piano
Tous les oiseaux du désir, d’un coup d’aile, se blottirent dans son soutien-gorge.
Ah ! Jouer du Manuel de Falla en soutien-gorge. Jamais, jamais la chair et le sang n’avaient donné une telle frappe à son jeu. Les accords flambaient dans les entrailles des auditeurs. Non , non, ce n’était pas assez.
Alors elle enleva son soutien-gorge
et se remit au piano. Un grand cri traversa la salle : « je suis sa mère » hurlait une femme, « tout de même, je suis sa mère ! ».
Mais le public : « Encore, encore ! »
Alors, Virginia ôta son slip
qu’elle jeta dans la foule comme une fleur, et se remit au piano
Musique aussi dépouillée résonna-t-elle ainsi dans le cœur des hommes ?
Schönberg avait du génie
Lorsque, éclatante et nue, elle salua de nouveau, l’enthousiasme, à son comble, n’était qu’une épée dirigée contre son être. Alors Virginia, sublime, se jeta tête première dans le ventre du piano. Le couvercle se rabattit sur elle dans un coup de tonnerre
4 hommes de main survinrent qui emmenèrent le cercueil

Don de soi de René de Obadia